Treize à table, ça fait peur à beaucoup qui invitent en catastrophe un quatorzième convive. Chaque vendredi 13 - pas loin de deux fois par an en moyenne - les loteries font le plein d'adeptes qui même s'ils ne croient pas à ces superstitions étranges viennent en nombre acheter leurs tickets pour d'hypothétiques paradis matériels. La même date a donc des aspects bénéfiques en face de sa funeste réputation. Le nombre treize, les croyances et les mythes qui l'entourent, ont un enracinement traditionnel véritable qui nous conduit bien loin des loteries et des peurs. Il n'y a pas souvent de chambre 13 dans les hôtels, il n'y a pas de treizième étage dans les immeubles américains, il n'y a pas de numéro 13 au départ d'une course automobile. L'incident d'Apollo 13 survenu un 13 novembre a fait beaucoup parler et écrire, comme ont du le faire en leur temps l'arrestation des Templiers un vendredi 13 - ce n'était peut-être pas un hasard - ou bien les 13 personnes réunies pour le sacrifice du pain et du vin, la veille de la crucifixion. Les treize se décomposent souvent en douze plus un, parfois de plusieurs manières, selon que l'on isole le maître ou le traître face aux douze autres (dans l'exemple de la Cène, Jésus et Judas, dans celui de la Table Ronde, Arthur et Keu le Sénéchal, son « frère de lait »).

La mythologie grecque montre elle aussi l'ambiguïté du treize. Les dieux de l'Olympe sont difficiles à compter : selon Platon et Ovide ils sont douze dans le cortège desquels Zeus est le treizième. Classiquement cependant ils ne sont que douze, Zeus y compris. Philippe de Macédoine, le père d'Alexandre le Grand, en ajoutant sa statue à celle des douze Dieux Majeurs aurait par là-même signé son arrêt de mort, celle-ci survenant en effet peu après. Les Douze Dieux majeurs sont Zeus, ses frères Poséidon et Hadès, sa sœur Hestia, sa femme Héra, leurs enfants Arès, Athéna, Apollon, Aphrodite, Hermès, Artémis et Héphaïstos. Lorsque Zeus ne figure pas dans le compte des douze, c'est Déméter qui fait la douzième. Deux autres exemples tirés de la mythologie grecque : Ulysse avait douze compagnons, il sera le seul survivant. Après ses douze travaux couronnés de succès, Héraclès aura moins de chance et mourra dans le manteau empoisonné du centaure Nessus.

Dans les mythes Égyptiens, Osiris est tué par Seth, son corps séparé en quatorze morceaux. Isis reconstituera le corps en retrouvant treize fragments, il manquera le sexe. Les treize parties retrouvées seront conservées comme reliques dans treize villes d’Égypte.

Le douze et le treize font partie des fondements du Judaïsme. Jacob a eu douze fils, et une fille, soit treize enfants. Les douze fils de Jacob ont engendré les douze tribus d'Israël, qui sont disposées par trois sur les murs d'enceinte de la cité sainte, mais comme il faut placer les Lévites au centre, pour qu'il y ait douze tribus sur les remparts on divise la tribu de Joseph en deux demi-tribus : celles de ses fils, Ephraïm et Manassé. Les tribus sont toujours douze, mais on en compte treize.

Le théorème de Pythagore (32+42=52) a une application avec la corde à 12 espaces (3+4+5) mais 13 noeuds, un à chaque extrémité. Cette corde utilisée par les ouvriers sur les chantiers des cathédrales peut remplaçer l'équerre : on met l'un sur l'autre le premier et le treizième noeud, avec des angles au quatrième et au huitième noeud. En tendant le tout, on a un angle droit au quatrième noeud.

Le nombre treize est dérangeant. L'expression « treize à la douzaine » montre bien que le folklore populaire a assimilé l'étrangeté du nombre. Le treize est le vilain petit canard de la série des nombres entiers. Nous venons de le voir, les choses qui vont par treize ne sont déjà plus douze mais ne sont pas encore treize. Dans la Cène, comme dans la Table Ronde, les enfants de Jacob ou les tribus d'Israël, il ne s'agit pas d'un ensemble de treize éléments de même ordre mais de douze plus un. D'autres exemples illustrent ce propos : on observe douze signes dans le Zodiaque, mais astronomiquement, leur répartition n'est pas parfaite. Entre le Sagittaire et la Vierge, le Scorpion semble lutter contre une treizième constellation qui voudrait s'immiscer dans la ronde : Ophioccus. Le Zodiaque reste cependant à douze, même s'il laisse un certain goût d'inachevé à certains. L'année lunaire - douze mois lunaires - et l'année solaire n'ont pas la même durée. La différence entre douze lunaisons et une année solaire est de plus de douze jours, mais moins de treize, et pour être plus précis, de douze jours et un peu plus de douze heures, mais pas treize heures. Le décalage entre Noël - à minuit le 24 décembre - et le 6 janvier, date de l'Épiphanie au temps où elle était une fête fixe, ce qu'elle n'aurait jamais du cesser d'être, est de douze jours et quelques heures. Le billet précédent et celui sur Noël et le solstice d'hiver expliquent que ce décalage était voulu pour figurer le raccordement entre les fêtes fixes et mobiles du calendrier liturgique.

A douze le cycle n'est pas clos, a treize le suivant est commencé. Ici nous touchons la source du mystère. Tout changement de cycle en général participe à la fois de l'inquiétude et de l'espoir, on rejoint l'ambivalence du nombre, tantôt porte-malheur tantôt bénéfique. Aucun des deux nombres ne finit la boucle exactement, le douze laisse un espace inachevé dans le cycle, petit lambeau d'arc qu'il faut franchir avec le treize non pour se retrouver à l'origine, mais déjà dans un nouveau cycle entamé , comme sur une spirale aux boucles jointives, et un peu plus loin sur la circonférence. L’exception dans les exemples que nous avons cités vient d’Osiris où l’on descend de quatorze à treize au lieu de venir de douze.

Dans les lames majeures du Tarot, on observe un arcane sans nombre, le Mat, et un arcane sans nom, le treizième arcane, qui représente la mort sans la nommer. Le plus terrible des arcanes n'est pourtant pas le treizième, la Mort, mais le seizième : la Maison-Dieu. L'origine du Tarot marseillais se perd dans la nuit des temps, expression usuelle parfaitement appropriée ici, et le Tarot est vraisemblablement un livre sacré authentique, comme la Bible ou le Coran. Son aspect inhabituel ne doit pas égarer, que l'on regarde le Tao Te King par exemple pour voir qu'il ne s'agit pas d'un exemple isolé d'écriture non conventionnelle. La Mort est représentée avec treize vertèbres, soit la moitié du nombre traditionnel des vertèbres. Cette symbolisation de la Mort à la treizième lame du Tarot renforce l'idée de passage à un autre cycle dans le sens de ce nombre et explique l'ambivalence du symbole : la mort est redoutable, mais elle peut être regardée comme un passage nécessaire vers un état supérieur. Dans la série des lames du Tarot la Mort est le premier arcane angoissant, inquiétant, la première évocation du monde souterrain, mais elle n'est pas la lame « terrible ». Elle ouvre à un autre monde sans clore la série. C'est une épreuve mais on peut en sortir vainqueur.

La « magie » du nombre treize semble donc liée :

- d'une part à la notion de passage vers un autre cycle. Les choses terrestres sont fermées à douze, nombre de l'accomplissement, les 12 heures du jour et les 12 mois de l'année en témoignent, mais le cycle n'est pas encore clos, et à 13, nous l'avons vu, le suivant est déjà entamé. Par opposition, le huit et le neuf qui ouvrent et ferment aussi un cycle n'ont pas la même structure angoissante. Le huit est le nombre du monde intermédiaire entre la terre et le ciel, l'architecture des églises en témoigne avec au sol un carré à l'intersection de la nef et du transept, au sommet le cercle de la coupole et au niveau de la voûte, sous la coupole, une structure octogonale, intermédiaire, surtout dans les églises italiennes (en Italie, les baptistères, souvent séparés des églises, ont aussi un plan octogonal, comme à Florence ou à Pise). Huit, fin de cycle, devient la nuit quand on met un N en initiale, c'est vrai dans la plupart des langues (anglais, italien, espagnol, allemand notamment), et neuf dans les mêmes langues veut dire Nouveau, marquant le début du nouveau cycle.

- d'autre part à la notion de mort, illustrée notamment par la treizième lame majeure du Tarot et la mort du Christ, mais cette liste n'est pas limitative, beaucoup d'autres mythes que la Cène mettent en présence treize personnages dans des circonstances comparables.

Ce qui fait peur dans le nombre 13, c'est ce saut dans l'inconnu. Ni douze ni treize ne sont une frontière, elle est indéfinissable, entre les deux.

Les treize desserts des Noëls de Provence me serviront de conclusion, ils ont été évoqués dans mon billet du 4 décembre, quelques lignes plus bas…