Un de mes patients est parti un jour de mon service où il était hospitalisé en signant cette décharge vengeresse dont l’orthographe a été scrupuleusement respectée :
(en italique ce qui est de la main du patient, la première phrase était pré-imprimée sur le formulaire de décharge ce qui explique son orthographe correcte)

Je soussigné M. ......arabian certifie vouloir sortir contre avis médical, en connaissance des risques encourus.

Je me vois obliger de quitter l'hôpital vue que je ne peu plus surportté les BICOTS cette race mauditte.

faitte plutôt de la place a des Français qui sont malade et qui crève dans la rue.

Le 22 mai 19.., le jeune Salah, vingt ans, dans la chambre voisine de celle de M. ...arabian, était loin de se douter qu'il était la cause de cette grande colère. Conduit aux urgences par les pompiers qui l'avaient ramassé sans connaissance sur le bord de la route, il avait besoin d'une réanimation attentive pour un coma diabétique. Nous étions absorbés par les injections d'insuline, les perfusions de bicarbonate et de sérum glucosé, les doses de potassium, nous n'eûmes pas le temps matériel d'accorder à la plainte de M. ...arabian l'attention qu'elle requérait. Il nous planta là, claquant la porte après avoir signé son mot vengeur. L'état de M. ...arabian, hospitalisé depuis plusieurs jours, ne nécessitait à cet instant aucun soin particulier, son ire ne venait pas d'une négligence à son endroit mais seulement du fait qu'un arabe occupait la chambre voisine de la sienne.

Nous n'entendîmes plus jamais parler de M. ...arabian, mais Salah dont nous ignorions alors même le prénom car il n'avait aucun papier sur lui, allait prendre beaucoup de notre temps et d'une façon souvent inattendue.

A son réveil, il parut étonné d'être à l'hôpital. Il nous donna une identité quelconque et s'enfuit dès qu'il fut en état de le faire. Nous le reçûmes ainsi deux ou trois fois, juste le temps de le réanimer. Il s'avéra que Salah était un jeune tunisien en situation irrégulière, l'identité et les références sociales qu'il nous avait données étaient celles de son frère, qui avait une carte de séjour et une couverture sociale. Nous apprîmes tout cela au moment où Salah se réveillait d'un nouveau coma et se préparait à sortir comme les autres fois, sans attendre d'être médicalement en état de le faire. Je lui proposais de le suivre régulièrement en consultation, gratuitement, sous son véritable nom, et lui dit qu'il allait mourir s'il continuait à fuguer ainsi, sans prescription, sans avoir été équilibré. Il avait en fait peur d'être renvoyé de force en Tunisie. Après sa sortie, il vint me voir régulièrement. Il n'avait pas les moyens de s'acheter de l'insuline, aussi je la lui fournissais, les infirmières du service contrôlaient régulièrement sa glycémie, sa tension artérielle : elle avait tendance à être élevée et nécessita à son tour un traitement. Un de mes amis ophtalmologistes lui pratiqua gratuitement les bilans oculaires et les séances de laser dont il avait besoin pour préserver sa vue, déjà bien atteinte par le diabète. J'eus des remarques de la direction de l'hôpital sur cette délivrance gratuite de médicaments et de soins, mais elles cessèrent quand je fis remarquer qu'en cas d'urgence vitale nous ne pouvions pas refuser nos soins à un malade fut-il insolvable et en situation irrégulière ; tout compte fait ce suivi coûtait moins cher que l’hospitalisation que n'aurait pas manqué d'entraîner une rupture de traitement.

Le diabète de Salah était grave, évolué, nous étions limités par l'aspect social dans nos traitements. Je résolus d'aider Salah à régulariser sa situation, d'autant plus qu'il avait trouvé divers travaux - plonge dans des restaurants, entretien de jardins, etc..., au noir bien sûr, et certains de ses employeurs étaient prêts à l'embaucher officiellement dès que la chose serait possible. Il était d'une intelligence nettement au-dessus de la moyenne, dévoué et consciencieux.

A la préfecture de Toulon, au service des étrangers, on me fit remarquer que ce personnage était connu des services de police et que son "curriculum vitae" n'était pas assez honorable pour que son dossier ait une chance d'aboutir. On me parla de vols de mobylettes, de mauvaises fréquentations qui l'auraient entraîné sur une mauvaise pente. Lorsque je revis Salah, je lui expliquai que si on veut obtenir le droit de séjourner en France, il faut au moins en respecter les lois, et que les faits dont il s'était rendu coupable entravaient sérieusement les possibilités de régularisation. Je le vis pâlir, et il me déclara:

- J'ai jamais rien fait, jamais rien volé. Je vous le jure.

Je téléphonais alors au service des étrangers demander des explications sur ce qu'on lui reprochait, la réponse fut à peu près ceci:

- C'est vrai, lui on l'a jamais pris, mais il est connu de la police, on l'a vu avec un délinquant fiché.

- Mais a-t-on un reproche à lui faire personnellement, ou même un soupçon?

- De toute façon il n'a rien à faire en France, il coûte cher, il faut qu'il retourne chez lui. D'ailleurs on s'en occupe. Il faut qu'il soit expulsé.

Devant cette menace Salah cessa d'habiter chez son frère, se fit héberger à droite et à gauche; il venait me voir pour son insuline et ses médicaments, tandis que son état médical empirait et m'inquiétait. Les reins étaient sérieusement atteints. Sur le plan administratif, j'étais dans une impasse. Je dus réhospitaliser Salah lors d'une crise grave, et j'eus la visite d'un médecin de la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales. Il me découragea en m'expliquant que la situation était insoluble, jamais je n'aboutirai dans mes démarches. L'état de santé de Salah empêchait justement qu'on l'accepte en France, à moins que son pays ne prenne en charge les frais médicaux sinon il lui fallait retourner en Tunisie et être soigné là-bas. Le consulat fut consulté et le verdict fut net : retour en Tunisie. Une brève enquête sur la situation sociale de Salah et ses possibilités de se soigner là-bas fut peu encourageante. Sa famille habitait dans le sud, il n'aurait pas la possibilité de se procurer de l'insuline. Je sus que si je ne réussissais pas à obtenir gain de cause, Salah allait mourir. Et rapidement.

Pris d'une inspiration subite, j'écrivis à l'Élysée - c'était à peu près au milieu du second septennat de François Mitterrand - et présentais le cas à Madame Danielle Mitterrand. Son secrétariat me répondit poliment. Mais négativement. Je fis part de tous ces échecs à Salah. Il me remercia de mes efforts mais ajouta, ne se faisant plus aucune illusion:

- Si je retourne chez moi je meurs. Si on me renvoie je me tue tout de suite, ça ira plus vite.

L'espoir revint un jour. Une assistante sociale que je rencontrai pour de tout autres problèmes et à qui je parlais de Salah, me présenta à son mari, en poste à la préfecture de Toulon, très proche collaborateur du préfet lui-même. Je lui fis parvenir un dossier complet sur Salah, qui comportait une promesse d'embauche. Le service des étrangers fut bien obligé de reconnaître qu'il ne s'était rendu coupable d'aucun délit, et le cas fut directement soumis au préfet. Salah n'eut plus à se cacher, obtint son titre de séjour, et fut régulièrement embauché.

Malheureusement, des années de soins insuffisants avaient laissé des traces profondes. En quelques mois, Salah devint presque aveugle, son hypertension artérielle évolua vers la malignité, et ses reins cessèrent de fonctionner. Je le confiais à un de mes amis néphrologues qui le prit en dialyse dans son établissement deux fois par semaine. Le pronostic était très sombre, j'étais certain que Salah ne tarderait pas à mourir. A cet époque il avait vingt-quatre ans, ça faisait déjà quatre ans que M. ...arabian était parti en claquant la porte.

C'est alors qu'il fut décidé de proposer Salah pour une double greffe rein-pancréas. Cette technique venait de faire son apparition. Salah fut opéré à Montpellier, il fait partie des tout premiers malades à avoir bénéficié de cette méthode en France.

Aujourd'hui, plus de quinze ans après, Salah n'est plus diabétique, il n'a plus besoin de piqûres d'insuline, sa tension est normale, et, ce qui m'a le plus surpris, est que sa vue est revenue. Il a passé son permis de conduire, et a enfin un travail régulier. Il s’est marié, a des enfants. Je le vois moins régulièrement depuis qu’il habite Marseille, mais il passe nous voir de temps en temps. Les infirmières qui l’ont connu au début de sa maladie le revoient avec émotion. Il sait que nous lui avons sauvé la vie. Et je me suis dit une fois, lors d’une de ses visites, qu’il justifiait à lui seul toutes mes études de médecine.